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Pensée holistique issue des enseignements de l’ésotériste Rudolf Steiner, l’anthroposophie bénéfice d’une image plutôt positive dans l’opinion – du moins, dans la partie de l’opinion qui a connaissance de son existence. Mais qu’est-ce donc ? Un culte ? Une croyance ? Une spiritualité ? Un mode de vie ? Tout ça à la fois ? Enquête.

© Kevin Deneufchâtel pour L’Incorrect

Appuyée solidement sur une œuvre dense et complexe, la pensée de Rudolf Steiner ne saurait être réductible à ses successeurs actuels, lesquels se situent dans des sphères différentes de la société. Polymathe, enfant de la fin du XIXe siècle qui vit l’émergence de nombreux mouvements spiritualistes, Rudolf Steiner est principalement connu comme fondateur d’une doctrine parareligieuse forgée après sa séparation de la Société théosophique d’Helena Blavatski, dont il fut le secrétaire général pour l’Allemagne entre 1902 et 1912. Cet admirateur de Goethe aux grandes ambitions se rêvera même un temps prophète du nouveau siècle, porte-étendard de la lutte contre ce qu’il a appelé le « matérialisme kantien » et les hérésies de la modernité. C’est en ça qu’il est, ce n’est pas un paradoxe, exemplaire de la post-modernité. Contrairement aux tenants de la tradition primordiale, tels que Julius Evola ou René Guenon, qui retournaient aux sources les plus antiques pour retrouver l’essence de la spiritualité humaine, Rudolf Steiner avait quelque chose du touche-à-tout tenté par les syncrétismes les plus baroques.

Dans Le Monde d’hier, souvenirs d’un Européen, l’Autrichien Stefan Zweig se remémorait la forte impression que lui avait laissée Rudolf Steiner, lorsque jeune homme il fit sa rencontre : « Il ne donnait pas comme Herzl l’impression d’un chef, mais plutôt celle d’un séducteur. Dans ses yeux sombres résidait une force hypnotique, et je l’écoutais avec un sens critique plus en éveil, quand je ne le regardais pas, car son visage émacié d’ascète, marqué par la passion spirituelle, était bien propre à exercer un pouvoir de conviction – et pas seulement sur les femmes ». Des dons particuliers qui, associés à une capacité de travail impressionnante et un caractère obsessionnel, pour ne pas dire plus, allaient aider ce personnage oublié sous nos latitudes à construire un mouvement durable, un mouvement qui lui survécut. Zweig en fut d’ailleurs un peu déçu, trouvant que les réalisations de Rudolf Steiner s’étaient accomplies « dans le domaine de réalités largement accessibles et même, à certains égards, dans le banal ». Il confessait même ne pas avoir compris ce que l’anthroposophie voulait ou ce qu’elle signifiait.

« Il ne donnait pas comme Herzl l’impression d’un chef, mais plutôt celle d’un séducteur. Dans ses yeux sombres résidait une force hypnotique, et je l’écoutais avec un sens critique plus en éveil »

Rudolf Steiner serait-il un prédécesseur de Ron Hubbard, le fondateur de la scientologie ? Nos entretiens avec d’anciens adeptes et la lecture de sites de lanceurs d’alerte le laissent entendre. Autant d’anciens adeptes qui ont d’ailleurs tenu à rester anonymes : l’anthroposophie a les moyens de faire taire les voix dissonantes, n’hésitant pas à multiplier les procès en diffamation et même à créer des blogs calomniant des individus nommément, ainsi que le font certaines sectes et certains mouvements politiques radicaux. Un homme nommé Grégoire Perra en a fait les frais, qui dénonçait depuis des années l’influence délétère du mouvement ainsi que sa puissance. Église, multinationale et ONG, l’anthroposophie dispose de plusieurs organes œuvrant dans des univers très complémentaires : la banque (La Nef), l’agriculture biodynamique (Demeter), l’éducation (écoles Waldorf Steiner, dont quatre sous contrats d’association en France), le paramédical (Weleda), etc.

Le 9 septembre 1924 à Dornach, Rudolf Steiner déclarait : « Si Mars, par exemple, venait à tomber sur la terre, il ne pourrait pas ravager la terre ferme mais seulement l’inonder. Si l’on examinait Mars, pour autant qu’on puisse l’examiner, ce que l’on ne pourra jamais par la seule physique et sans le recours à la science de l’esprit, on verrait au regard spirituel qu’il est constitué d’une masse aqueuse moins liquide que l’eau, mais comme une gelée de confiture. Il contient certes également des parties solides, mais leur consistance est plutôt celle de la corne animale ou des bois animaux. Ces parties plus dures apparaissent puis se dissolvent à nouveau. Il nous faut admettre que la consistance de Mars est tout à fait différente de celle de la terre ». Licence poétique ? Non, affirmation littérale d’un génie dérangé – et amusant – qui a malheureusement été crue par des millions d’adeptes beaucoup moins brillants, en quête d’un manuel de survie spirituelle dans le chaos du monde. Un manuel qui les enferme dans des postures de vie rigides, les coupant même du reste de l’humanité, des « infidèles » pris évidemment pour des imbéciles parce qu’ils s’abandonnent à ces triviales passions qui font le sel de la vie.

Autoproclamée « communauté des chrétiens », l’anthroposophie a tout d’une hérésie pour un vrai chrétien, tant l’individualisme apparent de sa doctrine ne conduit qu’à l’effacement de l’individu dans ce qu’il a de plus particulier, de plus personnel

Cela ne serait pas dérangeant si des vies n’étaient pas en jeu, des vies d’enfants parfois changées à jamais et coupées du reste de la société. S’il est souvent question de rituels, auxquels les enfants participent sans avoir conscience de ce qu’ils signifient, à l’image de la spirale de l’avent lors de laquelle les jeunes sont enfermés dans le noir avant de parader avec des bougies, qui n’est pas même païenne ou d’un christianisme hétérodoxe, mais d’un caractère post-moderne et sacrilège à la limite du glauque, il est rarement question d’amour quand il s’agit d’anthroposophie. Autoproclamée « communauté des chrétiens », l’anthroposophie a tout d’une hérésie pour un vrai chrétien, tant l’individualisme apparent de sa doctrine ne conduit qu’à l’effacement de l’individu dans ce qu’il a de plus particulier, de plus personnel. Toute la vie est dictée par les enseignements du maître, jusqu’aux arts codifiés et rigides (livres pour enfants présentant des dessins spécifiques, fête de Saint-Martin, eurythmie, travail du bois, etc.). Évidemment, l’éveillé Steiner était tout à la fois « philosophe, théologien, poète, économiste, botaniste, diététicien, artiste, historien, dramaturge » et « ne dédaignait pas non plus l’architecture » …

Il a, en tout cas, laissé derrière lui une entreprise qui ne connaît pas la crise. Numéro un des cosmétiques biologiques en France et en Allemagne, les laboratoires Weleda ont réalisé 401 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2017, en vendant dans le monde entier lotions capillaires au romarin, pâtes dentifrices au ratanhia, huiles essentielles anticellulite au bouleau, ainsi que pour 109 millions d’euros de « médicaments anthroposophiques ». Deux actionnaires de référence, la Société anthroposophique universelle et la clinique anthroposophique d’Arlesheim, voisine du Goetheanum, détiennent 33,5 % du capital de l’entreprise et 76,5 % des droits de vote de Weleda. À Bruxelles, les anthroposophes disposent d’un lobby pour défendre leurs intérêts auprès des institutions européennes : l’Alliance européenne d’initiatives pour l’anthroposophie appliquée (Eliant). Parmi les nombreux partenaires de ce groupe de pression, on compte le Conseil européen pour l’éducation Steiner-Waldorf (ECSWE), la Fédération internationale des associations médicales anthroposophiques (IVAA), une antenne Demeter International, ainsi que la Fondation Rudolf Steiner. Ces cinq structures ont une même domiciliation. Ils ont donc de gros moyens pour diffuser leurs croyances, tout en se donnant des airs de neutralité scientifique et rationnelle.

Les adeptes eux-mêmes semblent parfois découvrir la doctrine et les croyances de Rudolf Steiner, auquel ils font sans cesse référence tout en s ’en détachant quand ils sentent que ce te accointance pourrait les gêner

Quels sont les liens entre le cœur ésotérique de l ’anthroposophie et ses divers paravents exotériques, ayant pignon sur rue ? Rudolf Steiner semble s’être reproduit dans les esprits de ses fidèles. Nous avons face à nous un mouvement très original : sans gourou vivant, sans représentation officielle, sans organigramme limpide. Les adeptes eux-mêmes semblent parfois découvrir la doctrine et les croyances de Rudolf Steiner, auquel ils font sans cesse référence tout en s ’en détachant quand ils sentent que ce te accointance pourrait les gêner. Deux spécialistes de l ’occulte ont été contactés pour les besoins de cette enquête. Christian Bouchet, qui a écrit l’un des rares livres français sur Rudolf Steiner, et Jean-Paul Bourre, grand connaisseur des contre-cultures ésotéristes des années 1960 et 1970. Les deux ont tenu des propos comparables, Jean-Paul Bourre allant jusqu’à déclarer considérer l’anthroposophie comme une « une secte dangereuse et depuis longtemps », tenant du « luciférisme », ayant le « goût du pouvoir, de l’embrigadement des jeunes », et récrivant complètement « à sa manière délirante, le social et le métaphysique ». Ce luciférisme se retrouve dans l ’accomplissement de certains rituels, notamment la « spirale de l ’avent » qui, de l ’aveu d ’anciens membres du groupe, est un moment très traumatisant pour les plus petits.

Grégoire Perra en fait ce commentaire : « Dans le dispositif symbolique de la “spirale de l’Avent”, la grande bougie placée au centre de la Spirale représente plus précisément l ’archétype du “Moi”, le Christ cosmique, où les âmes humaines sont invitées à allumer leurs propres petits “moi”, par un acte de communion sacramentel avec ce te divinité. Ainsi, l ’enfant qui va allumer sa petite bougie au contact de la flamme au centre de la spirale est en fait impliqué dans un rituel dont le but est de provoquer une rencontre avec l ’être suprasensible du “Christ cosmique” qui, selon l ’anthroposophie, est l ’archétype primordial des “moi humains”. Le fait que la bougie de chaque enfant soit plantée dans une pomme (qui veut évoquer la “Chute” biblique) est une manière de symboliser le fait que le “moi humain” est entaché par la Faute originelle liée à l ’action des entités lucifériennes. Ces entités font partie de la cosmologie des anthroposophes, qui ne font ici qu’emprunter et récupérer un terme biblique. Ce sont d ’ailleurs ces entités suprasensibles du Mal qui, pour les anthroposophes, sont à l ’œuvre derrière le phénomène physique de l ’obscurité de la saison hivernale. Ainsi, le moi humain chargé de la Faute luciférienne doit-il, pour son salut, aller allumer l ’étincelle divine qui est en lui en allant chercher, au centre de lui-même, la présence du Christ cosmique. Voilà le véritable sens de ce te cérémonie de la Spirale de l ’Avent dans les écoles Steiner-Waldorf. Il aurait cependant été de la plus élémentaire déontologie d ’informer les parents des arrière-plans d ’un dispositif religieux auquel on fait participer leurs enfants ! ».

Cette tentative de rationalisation du domaine préternaturel, où le naturel est méprisé et le surnaturel travesti, peut avoir un caractère aliénant et destructeur

Sorte de pont intellectuel et théologique entre la gnose rosicruço-martiniste, le spiritisme dix-neuvièmiste de Kardec ou l’abbé Julio, et le récent mouvement new age californien des années 60, l’anthroposophie offre une vision du monde, sensible et suprasensible, suffisamment complète pour séduire un nombre croissant d’individus perturbés par les affres de la modernité. Savent-ils tous ce qu’ils font ? Quelles entités sont évoquées au cours de ces rites étranges qu’on pourrait croire sortis d’une vision de Lovecraft ? Il faut, pour bien saisir la portée de cette pensée, avoir quelques bonnes bases théologiques, philosophiques et historiques. Cette tentative de rationalisation du domaine préternaturel, où le naturel est méprisé et le surnaturel travesti, peut avoir un caractère aliénant et destructeur. Il suppose d’ailleurs, par les exercices spirituels, une suppression de l’« ego », de la personnalité, vue comme le simple vêtement de l’âme véritable censée ne faire qu’Un avec le tout. Ici, pas plus le véritable christianisme que les spiritualités indiennes traditionnelles ne sont respectées, comme l’a notamment expliqué le père Joseph-Marie Verlinde dans son passionnant ouvrage L’Expérience interdite[…]

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